« Qu’ils crèvent les artistes »

Tadeusz Kantor

 

Alors ça y’est, on y voit le bout. La crise covid touche peut-être à sa fin.

Hey, les copains, on peut se mettre d’accord pour se dire qu’on est tous d’accord pour dire que le monde d’après ne sera pas comme celui d’avant ? D’accord ?

 

Nous les artistes, on réfléchit déjà aux spectacles, aux actes poétiques, aux chansons, aux œuvres que l’on va produire et qui feront de nous des militants à peu de frais. Notre engagement citoyen passe par notre créativité artistique. Surtout, ne nous interrogeons pas sur la structure même de nos métiers, sur nos fonctionnements. On est des artistes, nous, nom de dieu, on est bien au-dessus de tout ça. Silence, on crée !

La notion de Lutte des classes, c’est trop XXème siècle, c’est ringard quoi ! Le libéralisme, c’est dépassé, il faut voir au-delà et nous on est tellement à part.

 

Nos métiers, nous ouvrent à la coopération, l’entraide, nous font voir des perspectives, des principes démocratiques qui n’ont pas encore été inventés. Nous, on colle à l’actualité, on va au Liban, en Irak pour traiter de la guerre qui est vraiment dégueulasse, on est là lorsqu’on abat une tour qui abritait des pauvres, on est leur mémoire, on écrit des livres, on monte des spectacles à leur gloire…

 

Mais… Il y a toujours un mais, et je m’excuse par avance d’exercer mon esprit critique. Je suis forcément dans le trop, le schématique, le raccourci… et puis il ne faut pas oublier qu’il y en a quand même des biens… des artistes.

 

On a sacrifié la culture à l’art. 

 

Je m’explique, parce que dit comme ceci, ça fait un peu sentencieux et je pète plus haut que mon cul. Et je tiens à ajouter que je me comprends dans le lot.

 

La culture, en gros, ça pourrait être cette chose, cet objet, cette œuvre, cette langue… le plus simple, c’est de dire « cette chose », qui créé du lien entre nous, un sentiment d’appartenance. L’art, ça peut être une plume sur un par terre bleu qui s’intitulerait la chute, c’est peut-être aussi un sketch de Bigard, un roman de Dostoïevski ou de Franck Thilliez… bref on ne sait pas trop ce que c’est. Ce qui sera considéré comme un acte artistique par tel ou tel sera rejeté par tel autre et vice versa.

 

La culture englobe le concept de l’art. Quand on parle de culture et d’argent public, on doit s’interroger sur les missions de service public que nous remplissons ou non, nous les artistes.

 

Quand on parle d’art, ce concept un peu abstrait, il n’y a plus de notion d’argent, de service public, encore moins de mission, puisqu’il est entendu que l’art transcende tout et se situerait à un niveau supérieur, limite compréhensible par l’esprit humain.

 

Du coup, on parle de nous comme étant des artistes et quand on veut mettre un peu de réalité dans tout ça, on dit les intermittents. Il n’y a pas encore de mots pour joindre la notion de création à la chose culturelle. « Faiseur de culture », c’est moche et ça dit pas vraiment ce que l’on fait. Alors voilà, on est des artistes, c’est tout ! Et en tant qu’artiste, on n’a pas à s’interroger sur nos missions de service publique, ni sur comment fonctionne l’art ou la culture (puisqu’il est entendu que c’est un peu la même chose).

 

Est-ce qu’on a le droit de dire qu’il n’y a pas plus libéral que le monde de la culture, et que ce monde a mis en place un système hiérarchique des plus détestable ? En tout cas moi je le pense… un petit peu quand même.

 

Comment tout cela fonctionnait avant le covid ? Je parle ici de spectacle vivant, mon domaine, ma pratique.

 

Alors que nous faisons la culture, nous les artistes accompagnés des techniciens, on s’engouffre docilement dans la course au projet, on se met en compétition les uns les autres sans le dire (nous sommes une grande famille) et on s’habitue aux classes sociales culturelles.

Il y a les grands, les conventionnés et les petits, qui font tout autant avec moins d’argent et lorsqu’ils râlent, c’est forcément qu’ils sont jaloux.

 

Alors qui décide ? Qui fait la culture aujourd’hui ?

 

Basiquement, une petite élite technocratique légitime une culture, celle que l’Etat doit préserver. Ils sont les gardiens du temple à différentes échelles. En se promenant de la DRAC aux élus locaux, cette petite intelligentsia s’investit d’une mission plutôt arbitraire consistant à séparer le bon grain de l’ivraie.

 

Ces distributeurs d’argent se positionnent dans l’accompagnement et le conseil alors qu’ils n’exercent qu’un rôle : La sélection et le filtrage à l’entrée.

 

Pourtant, il va bien falloir partager le gâteau, il va falloir mettre un peu d’équité. Il va aussi falloir rendre des comptes.

 

Que dire encore des écarts de salaires entre ceux qui font et ceux qui trouvent une légitimité à réfléchir de « nouveaux » dispositifs culturels, de nouveaux critères de financements…  Je m’interroge sur les rémunérations ubuesques des DRAC qui me conseillent de faire du mécénat ou essaie de m’expliquer que je ne suis pas éligible, que c’est la crise.

 

Ce qui nous arrive dans la culture c’est un peu ce qui a dézingué la classe ouvrière avec ses contremaîtres, ses DRH qui n’ont d’autres fonctions que d’appliquer les orientations parfois inhumaines de la direction. Ou l’hôpital avec ses ARS, ses cadres de services. Ceux qui font, qui sont sur le terrain sont souvent les plus précaires et les plus mal payés. Mais dans nos milieux, c’est pas très branché de parler d’argent, c’est pas tendance, pas artistique.

 

Et puis, il y a les programmateurs, il y en a plein de bien. On les aime beaucoup, peut être parce qu’ils nous programment. Et il y a les autres, ceux qui sont hors sol, ceux qui sont stratégiquement là parce qu’ils visent un autre poste, plus prestigieux. C’est dans l’air du temps.

Alors pour ceux-là, on est les animateurs de la buvette de l’été. On est le bonus local payé au coût plateau. On ramène du monde, les gens auront passés un bon moment, ils se seront posés des questions. Et puis voilà, on ne rentrera pas dans le théâtre parce que bon, c’est pas vraiment une création contemporaine, c’est pas assez bien pour les gardiens du temple de la culture des élites, celle qui va frotter le nombril de la prof de littérature le samedi soir.

 

Si je ne tourne pas, on dira de moi que je suis aigri parce que je ne tourne pas. Si je tourne (on avait plus de 65 représentations prévues cette année) c’est forcément un problème d’égo ou alors j’ai vrillé. L’esprit critique c’est l’apanage de ceux qui n’agissent pas.

 

Moi, personnellement j’ai un Berlingo de 2005 un peu pourri mais que je peux charger à fond et quand je vais en rendez-vous avec des grands pontes de la culture qui conduisent de belles bagnoles, je me surprends à rêver de BMW, de Mercédès dernier cri et moi, le pouilleux qui stagne presque tout en bas de l’échelle sociale, je veux gravir les échelons.

 

Alors je vais jouer mes spectacles à Avignon, à Chalon ou Aurillac. J’y vais souvent de ma  poche parce que là-bas, les programmateurs vont venir me voir, m’acheter, m’adouber. Je suis le pot de confiture à la rhubarbe artisanal posé dans un rayon où je dois côtoyer bonne maman, géant casino, carrefour bio… et je supplie le consommateur (programmateur) de me prendre, de regarder mon étiquette et de me mettre dans son caddie. Je sais bien que je suis sur un marché de l’offre saturé mais j’y crois parce que mon produit est bon.

 

Bien évidemment, tout cela est à nuancé. Je dois dire que les directeurs(trices) de théâtres nationaux, de CNAR … qui nous ont programmé sont différents, forcément puisqu’ils nous ont programmé, que les chargés DRAC, y en a des biens aussi quand ils nous subventionnent…

De toute façon mon esprit critique se nuancera toujours en fonction de ma réalité.

 

Le fait est que la crise Covid ne change rien en mieux dans ce petit monde de la culture. Chacun cherche à sauver sa peau, à se placer, a peur de rater une opportunité. Les gros ne remettent pas du tout en question leur prérogatives, les décideurs veulent continuer à décider tout seul allant parfois jusqu’à arbitrer qui doit vivre ou mourir. Les petits ferment leur gueule par peur d’être blacks listés. Peut-être inventerons-nous de nouveaux spectacles, de nouvelles formes d’art mais structurellement notre monde, j’en suis convaincu ne sera pas mieux que celui d’avant.

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